Patriarcat et colonialisme, le double défi

Date : Vendredi 15 septembre 2006 @ 11:28:31 :: Sujet : Escales

Patriarcat et colonialisme, le double défi (Féminisme et islam)
Le Courrier, vendredi 15 septembre, CORINNE AUBLANC  
 
Peut-on dire que ce qui conduit la pensée féministe en général n'est pas bon pour les femmes musulmanes? Depuis le début des années 1990, alors que la question des droits des femmes dans l'islam fait office de détonateur dans les débats passionnés sur le prétendu «choc des cultures», les premières concernées se réapproprient la parole confisquée. Dans leur lutte pour l'égalité des droits, intellectuelles et militantes musulmanes déploient aujourd'hui des stratégies multiples, sous-tendues par des visions divergentes des transformations socio-politiques à mettre en oeuvre. Il n'y a donc pas un, mais des féminismes musulmans. Marqués par le fait qu'ils intègrent ou non la question du religieux, ces féminismes se distinguent par des lignes de clivage pas toujours étanches.
Ces courants sont confrontés à un double défi. Pour les femmes musulmanes, l'émancipation passe par le combat contre le patriarcat, mais s'inscrit aussi dans un contexte historique de lutte contre la domination coloniale. Alors que, paradoxalement, le féminisme «a été mobilisé à l'initiative d'une entreprise coloniale», rappelle la sociologue Fabienne Brion, professeur adjointe à l'université catholique belge de Louvain[1].


Vu sous cet angle, être féministe en islam équivaudrait à faire allégeance à l'oppresseur occidental. Un discours que les représentations de la femme musulmane tissées par l'occident n'ont fait que renforcer: «Il y a, en gros, les victimes des traditions qu'il faut sauver, les complices de leurs oppressions qu'il faut mater, et celles qu'il faut libérer, cette libération passant par l'abandon de l'islam, donc par l'occidentalisation», selon Fabienne Brion.
La question du rapport à l'Occident reste cruciale. Il n'y a qu'à voir comment l'«épisode du foulard», en France, a divisé et divise encore les rangs féministes depuis le milieu des années 1990. En ont émergé des formes de féminisme laïc musulman. Cette tendance est notoirement incarnée, dans l'Hexagone, par le mouvement Ni Putes Ni Soumises. Qui est à son tour mis en cause sur le terrain du postcolonialisme par des associations musulmanes à option féministe, telles que Les indigènes de la République. Les choses n'étant pas simples, ce dernier mouvement, soupçonné de favoriser le repli communautaire, est agité depuis des mois par des dissensions internes...
Pour ajouter à la complexité, un nouveau courant, le féminisme islamique, majoritaire dans les pays musulmans, est également en pleine expansion au sein de la diaspora. Selon lequel la voie de l'émancipation passe par un réexamen scientifique du Coran «afin de récupérer son message égalitaire», explique la chercheuse étasunienne Margot Badran (lire ci-dessus). Du fait que «ce n'est pas tant le 'religieux' qui opprime, mais une réalité sociale collective qui le reformule selon une représentation idéologique qui lui permet de réaffirmer ses pouvoirs», avance Asma Lamrabet[2]. Cette intellectuelle marocaine affirme que le féminisme islamique, plus radical que les féminismes laïcs musulmans, est prompt à «transcender l'Orient et l'Occident».
Un pari jugé difficile par certaines. Depuis leurs terres d'islam, des féministes perçoivent dans l'intrusion du religieux une remise en cause de l'essence même du combat féministe. Alors que les Etats dans lesquels elles vivent régissent le statut juridique de la femme à partir de règles coraniques.
Sans être toutes des Afghanes recluses, les musulmanes vivent des situations souvent difficiles au regard du respect de leurs droits. Il semblerait cependant que les pays où l'islamisme politique est le plus modéré coïncident avec les avancées égalitaristes les plus marquantes. A l'image de la Tunisie qui, loin d'être un exemple dans le respect des droits humains, a pourtant modernisé son droit de la famille en faveur de l'égalité –seul l'héritage reste soumis à la règle coranique.
Toutefois, large est le fossé socioculturel qui sépare les féministes de tous bords des campagnardes musulmanes. Aussi, la voie du féminisme islamique peut-elle être envisagée temporairement sous caution de pragmatisme. C'est l'idée que défend l'islamologue Farhad Khosrokhavar, de l'Ecole des hautes sciences sociales à Paris: «Pour obtenir ce qu'elles veulent, elles doivent garder le foulard, garant de leur fidélité à l'islam.[3]» Mais il y a également fort à parier, à l'heure où les fondamentalismes monothéistes se renforcent, que d'autres l'utilisent pour servir des visées moins émancipatrices. 

Note :
[1]Lors de la conférence-débat tenue au parlement européen, le 5 mars 2004, à l'initiative du collectif belge Présence musulmane.
[2]Conférence organisée le 7 avril 2006 par le collectif Présence musulmane Canada et l'université de Montréal.
[3]in L'Express du 8 mars 2000.









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